n° 130 / Femmes criminelles et culture médiatique

2022
Numéro préparé par Amélie Chabrier (Université de Nîmes), Ariane Gibeau (Université Laval) et Mélodie Simard-Houde (Université du Québec à Trois-Rivières)

Table des matières

Liminaire
Amélie Chabrier, Ariane Gibeau et Mélodie Simard-Houde

« Je mourrai demain matin comme un homme. » Condamnation à mort et grâce présidentielle des criminelles : chorégraphies médiatiques
Amélie Chabrier

Anna Katharine Green, « le Conan Doyle américain », dans ses aventures éditoriales françaises
Laetitia Gonon

La prostituée dans la nuit : étude de la presse à sensation au Québec, 1942-1960
Will Straw

« On ne peut que cracher sur la page du Code. » Pour une nouvelle cour de justice : la journaliste et la criminelle dans la presse quotidienne de la Belle Époque
Kathryne Adair Corbin

Deux féminités marginales en miroir : la prostituée dans le regard des femmes reporters de l’entre-deux-guerres
Mélodie Simard-Houde

« Elles sont si peu que nous ne les voyons pas. » Les femmes et la prison dans les reportages de La Vie en rose
Charlotte Biron

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« Je mourrai demain matin comme un homme. » Condamnation à mort et grâce présidentielle des criminelles : chorégraphies médiatiques

Amélie Chabrier

Au cours de la IIIe République, les criminelles condamnées à mort bénéficieront toutes d’une commutation de leur peine, à partir de 1887, date de la dernière exécution. En observant ces affaires qui mettent au premier plan une accusée en cours d’assises risquant la peine de mort, on constate que leur couverture médiatique devient une sorte de marronnier, créant par exemple un suspense factice autour de l’exécution de la peine ou organisant des débats autour de la question. Mais ces procès sont aussi l’opportunité pour les premières féministes de s’exprimer, profitant des condamnations à mort des criminelles et de la grâce présidentielle qui leur est accordée pour réaffirmer l’égalité hommes-femmes, réévaluer la question de leurs responsabilités pénales et civiles, et revendiquer certains droits. Ainsi tiennent-elles une position pour le moins ambiguë puisqu’elles en viennent à demander l’exécution de leurs sœurs, au nom de l’égalité des droits, alors même que les féministes sont très largement abolitionnistes. C’est d’ailleurs surtout pour en rire et se moquer de leurs idées contraires à la doxa que les journalistes français convoquent ces voix dans un pseudo débat démocratique.

Anna Katharine Green, « le Conan Doyle américain », dans ses aventures éditoriales françaises

Laetitia Gonon

Anna Katharine Green (1846-1935) était une autrice américaine de romans policiers. Admirée par Arthur Conan Doyle et Agatha Christie, elle a vendu son premier roman (1878) à plus d’un million d’exemplaires. Le succès de sa carrière aux États-Unis a trouvé un écho en France, où un tiers de ses œuvres a été traduit avant 1914. Cet article retrace, à travers la presse de l’époque, les débuts chaotiques de la romancière en France : publiée d’abord en feuilleton dans les quotidiens, retraduite à de multiples reprises sous des titres divers, son œuvre est surtout associée à ses traducteurs, que la réclame érige en auteurs. Les premiers romans d’A.-K. Green traduits en français intègrent des séries de romans-feuilletons étrangers, que les éditeurs destinent aux publics féminins. Mais à partir des années 1905-1907, avec l’explosion éditoriale du roman policier, la romancière acquiert une notoriété qui la propulse dans la liste des parangons du genre, aux côtés de Conan Doyle et Maurice Leblanc. L’impératif économique qui pèse cependant sur le roman-feuilleton policier transforme les œuvres d’A.-K. Green en autant d’objets de collections spécialisées, dans une sérialisation bien différente de celle que l’autrice avait imaginée.

La prostituée dans la nuit : étude de la presse à sensation au Québec, 1942-1960

Will Straw

Cet article examine la figure de la travailleuse du sexe telle qu’elle est représentée dans la culture imprimée à sensation du Québec des années 1940 et 1950. Il se concentre sur deux périodes successives de l’histoire de la culture imprimée québécoise : d’abord, la période 1942-1947, représentée par le périodique Police Journal, qui, à mi-chemin entre le journal et le magazine, propose un regard réformiste sur la moralité du Québec avec des reportages sensationnalistes sur la criminalité et le vice ; ensuite, les journaux jaunes des années 1950, qui exploitent, à des fins sensationnalistes, les transgressions de la légalité en matière de commerce sexuel. Dans le passage entre ces deux périodes et ces deux corpus, la figure de la prostituée urbaine évolue : elle est d’abord le symbole d’un problème d’hygiène sociale puis devient une figure criminelle génératrice de récits d’action individuelle et d’agentivité.

« On ne peut que cracher sur la page du Code. » Pour une nouvelle cour de justice : la journaliste et la criminelle dans la presse quotidienne de la Belle Époque

Kathryne Adair Corbin

Dans cet article, nous verrons comment certaines femmes journalistes de la Belle Époque se positionnent contre le propos dominant dans la presse quotidienne pour s’en servir comme instrument de justice sociale. Alors que le propos du journaliste masculin de la grande presse « sensationnalise » les crimes perpétués par des femmes (les « beaux crimes ») et propage des clichés sur la duplicité ou la perversité supposée de la condamnée, ou encore sur de prétendues envies de vengeance, Séverine (1855-1929), et plus tard les journalistes de La Fronde (1897-1905), cherchent à faire comprendre la vie de l’accusée et son impact sur ses actions. Nous verrons également comment les femmes journalistes réussissent à se servir de la médiatisation en faveur des victimes d’injustices sociales et de l’abolition de l’inégalité sociale dans le système judiciaire et carcéral. Ce faisant, elles ouvrent à la femme la voie/la voix de la cité. Ce nouvel espace, cette nouvelle cour d’empathie et de justice, cède la place à de nouveaux arguments en ce qui concerne la criminelle, la criminalité, le procès judiciaire, et leur médiatisation, à la fois à l’intérieur des pages d’un journal mais également par un dialogue entre quotidiens. Enfin, leur travail journalistique cherche à abolir le discours public qui surveille et punit la femme, la maintenant dans une position d’altérité, et ouvre à la place la voie à un discours public qui n’est plus strictement disciplinaire envers la femme.

Deux féminités marginales en miroir : la prostituée dans le regard des femmes reporters de l’entre-deux-guerres

Mélodie Simard-Houde

À la croisée des années 1920 et 1930, en France, plusieurs femmes reporters – soit Maryse Choisy, Magdeleine Paz, Marise Querlin, Luc Valti et Adrienne Verdière Le Peletier – s’emparent du sujet de la prostitution. Cet article interroge ces enquêtes afin d’examiner le regard féminin porté sur cette question et sur la figure de la prostituée. Il met en lumière les ambivalences des reportages, qui hésitent entre la reconduction de stéréotypes prégnants de l’imaginaire de la prostitution, hérités des enquêtes sociales et de la littérature du XIXe siècle, et l’invention d’une vision neuve du problème. La figure de la prostituée est au cœur de cette tension : à la fois victime et criminelle, femme pure et impure, ordinaire et marginalisée, elle marque les reportages de sa voix et des aventures de son corps, tout en fournissant à la femme reporter un symbole social et réflexif. Elle lui permet en effet de dénoncer certains aspects qui touchent plus généralement la condition des femmes françaises de l’entre-deux-guerres, les inégalités de genre et de classe, mais aussi de dire quelque chose de la condition un peu marginale qu’ont en commun la fille publique et la femme reporter, à l’identité mobile et hors-norme.

« Elles sont si peu que nous ne les voyons pas. »  Les femmes et la prison dans les reportages de La Vie en rose

Charlotte Biron

Cette étude porte sur un dossier intitulé « Les femmes en prison » paru en 1983 dans La Vie en rose et plus précisément sur les grands reportages écrits par Lise Moisan, Francine Pelletier et Françoise Guénette. L’analyse met en lumière la relation entre l’écriture du reportage au féminin et la représentation des femmes en prison. À travers l’examen de ces articles, il s’agira, d’une part, de se demander comment les journalistes de la revue féministe se réapproprient le reportage, genre journalistique qu’elles critiquent dès leur premier numéro. Il s’agira, d’autre part, de mesurer comment l’image des femmes en prison dans la revue se distingue du stéréotype de la femme criminelle, figure exceptionnelle surreprésentée dans l’espace médiatique, mais aussi de celui des femmes en prison dans les grands journaux d’information. Le dossier offre en effet une représentation singulière des femmes et du monde pénitentiaire. Le parallèle entre les reportages dans La Vie en rose et les discours sur les femmes en prison vise ainsi à explorer la façon dont les reporters préconisent une écriture de terrain qui met à distance un certain nombre d’idées reçues à travers une poétique féministe du reportage.